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Dissimulé Par la Carte : La Souveraineté et La Mer Dans le Détroit de Gibraltar

Vu du ciel, le détroit de Gibraltar offre un spectacle d’apparence ordonnée. Les porte-conteneurs naviguent sur deux voies bien délimitées, leurs sillages traçant des lignes parallèles à la surface. Entre eux, un patrouilleur solitaire agit comme régulateur de la circulation. Les plus petits navires se déplacent différemment : des ferry aux horaires fixes, bateaux de pêche naviguant en travers, suivant des lignes invisibles du dessus. Le détroit, quatorze kilomètres à son point le plus étroit, semble coupé en deux : séparant le Maroc de l’Espagne, l’Afrique de l’Europe. Deleuze et Guattari (1987) décrivaient la mer comme l’espace lisse par excellence  — fluide, sans direction, réfractaire à la grille — mais aussi comme le premier lieu à se strier, à être structuré en une géométrie navigable par les technologies de la longitude et de la navigation en haute mer. D’en haut, les stries du détroit sont évidentes. La question est : que cache cette striation ?

Vue aérienne du port de pêche de Tanger-Ville. Les installations portuaires et les quais sont entourés d’une digue. Au loin, un porte-conteneurs navigue dans le détroit de Gibraltar. La côte espagnole se profile à l’horizon.

Vue aérienne du port de pêche de Tanger-Ville. Les installations portuaires et les quais sont entourés d’une digue. Au loin, un porte-conteneurs navigue dans le détroit de Gibraltar. La côte espagnole se profile à l’horizon. Photo prise par l’auteur.

La souveraineté ne se concrétise pas comme le suggèrent les cartes. Le détroit de Gibraltar n’est pas une simple ligne, mais un volume doté de profondeur, de surface et d’air. Ses courants s’y croisent, les vents saisonniers le rendent inaccessible aux petites embarcations pendant des mois, et les migrations de poissons sont antérieures de plusieurs millénaires à tout cadre juridique. Gouverner cet espace revient à gouverner un système que la pensée territoriale, fondée sur l’idée de surfaces fixes, délimitées et cartographiables, n’a jamais été conçue pour appréhender. Une approche fondée sur les « ontologies humides » considère la mer comme un milieu matériellement turbulent, dont les propriétés de changement de phase résistent aux épistémologies qui régissent habituellement la gouvernance (Steinberg et Peters 2015). Dans cette optique, je conçois la souveraineté non pas comme l’autorité légale d’un État sur un territoire délimité, mais comme un lieu de lutte et de multiplication constantes (Mezzadra et Neilson 2013) : agencé pars les infrastructures, les connaissances écologiques et le travail de mise en œuvre, elle est donc toujours incomplète et conditionnée par les environnements dans lesquels elle s’exerce. Pour les petits pêcheurs de Tanger-Ville, confrontés à des juridictions imbriquées, des régimes de sécurité complexes et une incertitude écologique, il ne s’agit pas d’une abstraction. Ce qui suit explore trois dimensions de cet agencement — les migrations de poissons, les rythmes des marées et la détection électromagnétique — démontrant que les frontières en mer ne sont pas des lignes projetées sur une surface passive, mais des effets émergents d’un volume en mouvement perpétuel.

Suivre le Poisson

Tous les pêcheurs travaillant dans le détroit connaissent une variante de cet adage : la frontière est toujours juste au-delà des zones de pêche. Les poissons ne tiennent pas compte des zones économiques exclusives. Les thons rouges, les espadons, les sardines et les cycles saisonniers, sans se soucier des frontières juridiques qui régissent les eaux environnantes. Les accords de pêche UE-Maroc qui encadrent l’accès à ces espèces sont voués à l’échec. Ce qui est considéré comme eaux marocaines, espagnoles ou internationales est juridiquement défini ; ce qui y nage, par contre, ne l’est pas.

La complexité juridictionnelle qui en découle n’est pas fortuite ; elle est constitutive du fonctionnement de la souveraineté dans cet espace. L’expansion des revendications de souveraineté maritime, formalisée par des instruments tels que la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM) et l’Accord sur les stocks chevauchants de poissons, représente une tentative d’étendre la logique territoriale à un espace qui lui résiste fondamentalement (Billé 2020). Cette dynamique est visible dans la gouvernance d’espèces comme le thon rouge, dont les migrations sont gérées par la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (CICTA). Comme l’a démontré Jennifer Telesca (2020), ces systèmes régulateurs ne se contentent pas de conserver le poisson, ils le transforment en marchandises dont la gestion reproduit les revendications de souveraineté des États membres. Le Maroc et l’UE figurent parmi les principaux acteurs de la rend sa gouvernance politiquement sensible. Le poisson continue de migrer, le traité tente de le suivre. La souveraineté dans le détroit est toujours en partie une fiction, affirmée dans un espace dont les principaux habitants refusent de la respecter.

Cela se manifeste clairement dans les pratiques de partage des connaissances écologiques transfrontalières que perpétuent les réseaux informels de pêcheurs. Les pêcheurs marocains et espagnols échangent de manière informelle des informations sur les déplacements des groupes d’orques. Lorsque les orques apparaissent, elles rabattent les poissons proies en bancs compacts et prévisibles — un comportement qui redéfinit les zones de pêche productive. Cette information circule en espagnol, quelle que soit la nationalité du pêcheur qui la transmet ou la reçoit : le mot « ballent » baleine, sert de signal. Ici, un savoir écologique multispécifique redéfinit les déplacements des acteurs humains, leurs modes de déplacement et leurs relations au-delà d’une frontière politique. Le comportement de chasse de l’orque est plus souverain que n’importe quel cadre juridique pour déterminer la répartition du travail de part et d’autre du détroit. Les « mobilités croisées » (Ticktin et Youatt 2022), l’emmêlement des mouvements humains, non humains et infrastructurels qui produit l’espace politique, trouvent ici une illustration quasi parfaite : le poisson, l’orque, le pêcheur, l’appel radio, tous évoluent ensemble dans un espace imparfaitement suivi par les autorités.

Cette même difficulté de repérage — de distinguer les bateaux de pêche des autres petites embarcations naviguant en marge des principaux flux de trafic du détroit — explique précisément pourquoi ce dernier est un site où les infrastructures de sécurité sont particulièrement denses. Le Maroc est fortement impliqué dans le contrôle des migrations irrégulières à travers le détroit, par des accords de coopération avec l’UE et l’Espagne : que, effectivement, externalise la surveillance des frontières vers le sud. Du point de vue des radars et de la surveillance aérienne, le petit bateau de pêche et l’embarcation de migrants sont pratiquement indiscernables. Le dispositif de sécurité qui surveille le périmètre du port de pêche de Tanger-Ville n’est pas organisé autour de la pêche, mais plutôt en fonction des enjeux politiques plus larges liés à la mobilité dans ce corridor. Les pêcheurs sont à la fois des travailleurs, des suspects et des intermédiaires malgré eux dans la surveillance d’autrui.

Dans ce registre, la frontière n’est pas une ligne, mais une quête. La souveraineté sur les pêcheries est en perpétuel mouvement, selon les poissons qu’elle prétend gouverner. La logique cartographique simpliste des eaux territoriales ne peut rendre compte de cette quête ; elle ne peut affirmer sa juridiction qu’a posteriori, sur des espaces que la vie écologique a déjà remodelés.

Clôture du port de Tanger-Ville. Panneau officiel : « Interdit de pecher et de nager dans le port » en arabe, français et anglais.

Clôture du port de Tanger-Ville. Panneau officiel : « Interdit de pecher et de nager dans le port » en arabe, français et anglais. Photo prise par l’auteur.

La Clôture et La Marée

Le caractère hydrologique du détroit n’est pas un simple décor passif. Le régime des marées est semi-diurne, avec deux cycles de marée haute par jour et des amplitudes jusqu’à deux mètres. De forts courants contraires traversent la baie de Tanger et des vents forts alternent selon les saisons. Ces conditions déterminent les périodes où le contrôle des frontières est possible, où la pêche est envisageable et où le passage de la frontière est permis ou non.

L’infrastructure du périmètre portuaire de Tanger-Ville en témoigne. Une clôture de trois mètres de haut, surmontée de barbelés, longe le port de pêche ; au quai, des barbelés supplémentaires plongent dans l’eau pour empêcher l’accès aux rochers en contrebas. Des panneaux de l’Agence nationale des ports (ANP) interdisent la pêche et la baignade. L’accès à l’entrée est surveillé et nécessite un badge. Au coucher du soleil, un fourgon de police se positionne au pied de la corniche, non pas pour observer la mer, les nageurs ou les jeunes pêcheurs sur les rochers, mais pour surveiller la clôture et ses points faibles au gré des marées et du déclin de la luminosité. La surveillance est synchronisée avec les mouvements de la mer. Les contrôles se concentrent à des moments précis du cycle diurne et des marées, ainsi qu’à des endroits stratégiques du port, là où la dynamique de la mer crée des failles que la clôture ne peut entièrement contenir.

Les théories du pouvoir volumétrique décrivent cette extension de l’autorité souveraine à travers la profondeur et les strates verticales (Weizman 2007 ; Elden 2013). Mais dans le contexte maritime, le volume n’est pas simplement un espace à occuper par les infrastructures étatiques. Les courants et les marées sont des acteurs de cet agencement, déterminant quand les barbelés sont nécessaires et quand l’eau elle-même constitue un obstacle ou un passage. Les analyses contre-criminalistiques des décès de migrants en Méditerranée décrivent une souveraineté « élastique » (Heller et Pezzani 2017) : les États étendent ou réduisent leurs revendications juridictionnelles pour affirmer ou se soustraire à leurs responsabilités, exploitant la fluidité de la mer comme instrument de gouvernance. Dans le détroit, cette élasticité est réelle : la frontière s’étire et se contracte au gré des marées. La rencontre entre le rythme des marées et les infrastructures de contrôle produit une frontière qui ne fonctionne pas de manière continue, mais par pulsations : dense à certaines heures, mince à d’autres. Les pêcheurs qui la naviguent ne font pas que se soustraire à l’État. Ils lisent la mer comme un texte politique, calant leurs mouvements sur une souveraineté elle-même rythmique, et donc lisible par ceux qui savent écouter l’eau.

Signal et Bruit

Depuis le pont d’un ferry traversant le détroit vers l’Espagne, la logique de surveillance devient brièvement perceptible : des port-conteneurs dans leurs corridors, un patrouilleur stationné entre eux et, quelque part hors de portée des radars, les bateaux de pêche indétectables. Au-dessus de la surface, la souveraineté s’étend jusqu’au spectre électromagnétique. Des réseaux radar déployés de part et d’autre du détroit, exploités par la Guardia Civil espagnole, la Gendarmerie royale marocaine et Frontex (Union européenne), scrutent les eaux en continu, créant un «paysage marin sociotechnique » (Heller et Pezzani, 2017), un espace rendu lisible non par l’œil nu, mais par des ondes électromagnétiques qui détectent, trient et classent les mouvements. Les grands navires commerciaux sont tenus de diffuser en permanence leur position par des transpondeurs de système de suivi automatique; leurs déplacements peuvent être suivis en temps quasi réel par toute personne disposant d’une connexion internet.

Les bateaux de pêche, par contre, ne laissent aucune trace. Les registres publics du port de Tanger-Ville n’enregistrent que les arrivées et les départs des grands navires. Les bateaux de pêche sont surveillés différemment, via des systèmes de surveillance des navires accessibles uniquement aux autorités réglementaires, et souvent sans surveillance du tout. Il en résulte une asymétrie systématique de la visibilité, inscrite dans l’architecture même de la surveillance maritime : certaines mobilités sont rendue continuellement lisibles, tandis que d’autres sont délibérément occultées. Être invisible aux yeux du dispositif de surveillance revient à occuper, au sien du détroit, une position juridique et politique différente—plus précaire, davantage exposée à l’arbitraire de l’application des lois, mais aussi plus mobile, selon des modalités que le système ne saurait aisément retracer.

Les vents compliquent encore davantage cette couche d’information. Les petites embarcations, incapables d’affronter une mer agitée, sont régulièrement retardées lorsque les vents violents du détroit rendent la traversée impossible. Historiquement, ces conditions ont régi les déplacements des bateaux de pêche, des contrebandiers et des migrants. L’environnement géophysique n’est pas un contexte neutre pour l’action politique, mais une force active, une « géopouvoir » partiellement maîtrisée par les États et qui, en partie, échappe à leur contrôle (Walters, Heller et Pezzani 2022). Le paysage électromagnétique marin est perturbé par les mêmes conditions atmosphériques qui ont organisé la vie maritime dans ce corridor pendant des siècles. La souveraineté est conditionnée par l’air et l’eau.

Vue du détroit de Gibraltar depuis le pont d’un bateau de pêche, au niveau de la mer. À gauche, l’Espagne ; à droite, le Maroc. De petits porte-conteneurs parsèment l’horizon. Photo prise par l’auteur.

Vue du détroit de Gibraltar depuis le pont d’un bateau de pêche, au niveau de la mer. À gauche, l’Espagne ; à droite, le Maroc. De petits porte-conteneurs parsèment l’horizon. Photo prise par l’auteur.

Conclusion: Contre La Ligne

« Il ne s’agit pas de pêche », aurait déclaré un rédacteur en chef d’un journal local, couvrant le différend de Gibraltar. « Il s’agit de jurisdiction » (Frayer 2014). Cette affirmation présuppose que les tribunaux et les pêches sont parfaitement dissociables : que le cadre juridique des eaux territoriales constitue le véritable enjeu politique, et que la pêche n’en est que le prétexte. Or, le détroit de Gibraltar montre que ces deux aspects sont inextricablement liés. La juridiction sur la mer est indissociable des dynamiques écologiques, marémotrices et atmosphériques qui la définissent. Gouverner un espace maritime, c’est gouverner un milieu mouvant, instable, soumis aux variations saisonnières et qui résiste à toute tentative de fermeture. Pour les pêcheurs de Tanger-Ville, ce n’est pas une théorie simple. C’est le quotidien de leur travail sur une mer qui refuse d’être gouvernée. La frontière qu’ils naviguent n’est pas une ligne, mais une profondeur.


Cet article a été sélectionné par la rédactrice collaboratrice Eva Rose Steinberg avec les retours de Shreyasha Paudel.

Kelly Wilsky a contribué à la traduction de cet article.


References

Billé, Franck, ed. 2020. Voluminous States: Sovereignty, Materiality, and the Territorial Imagination. Duke University Press.

Deleuze, Gilles, and Félix Guattari. 1987. A Thousand Plateaus: Capitalism and Schizophrenia. Translated by Brian Massumi. University of Minnesota Press.

Elden, Stuart. 2013. “Secure the Volume: Vertical Geopolitics and the Depth of Power.” Political Geography 34 (1): 35-51.

Frayer, Lauren. 2014. “The Squabble that Never Ends: Britain and Spain Duel over Gibraltar.” NPR, May 11. https://www.npr.org/sections/parallels/2014/05/11/306861136/the-squabble-that-never-ends-britain-and-spain-duel-over-gibraltar

Heller, Charles, and Lorenzo Pezzani. 2017. “Liquid Traces: Investigating the Deaths of Migrants at the EU’s Maritime Frontier.” In The Borders of “Europe,” edited by Nicholas De Genova. Duke University Press.

Mezzadra, Sandro, and Brett Neilson. 2013. Border as Method, or, the Multiplication of Labor. Duke University Press.

Steinberg, Philip E., and Kimberley Peters. 2015. “Wet Ontologies, Fluid Space: Giving Depth to Volume through Oceanic Thinking.” Environment and Planning D: Society and Space 33 (2): 247-264.

Telesca, Jennifer E. 2020. Red Gold: The Managed Extinction of the Giant Bluefin Tuna. University of Minnesota Press.

Ticktin, Miriam, and Rafi Youatt. 2022. “Intersecting Mobilities: Beyond the Autonomy of Movement and Power of Place.” Borderlands 21 (1): 1-17.

Walters, William, Charles Heller, and Lorenzo Pezzani, eds. 2022. Viapolitics: Borders, Migration, and the Power of Locomotion. Duke University Press.

Weizman, Eyal. 2007. Hollow Land: Israel’s Architecture of Occupation. Verso.

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