L’île d’Elliðaey, dans l’archipel de Vestmannaeyjar au large de l’Islande, abrite l’une des plus importantes populations d’océanites cul-blanc (Hydrobates leucorhous), un petit oiseau marin, au monde. Il s’y trouve près de 90 % des individus nichant en Islande, et pourtant, les connaissances sur cette espèce, classée sur la liste rouge des espèces vulnérables depuis 2016, restent largement sporadiques (Hurling, 2021).

La colonie d’Elliðaey. Photo de l’auteure.
Depuis 2021, deux thèses s’intéressent au suivi de cette population. La première est menée par Stephen Hurling, pour réaliser le premier comptage scientifique et national de cette espèce, en déployant une méthodologie innovante pour estimer le nombre d’oiseaux. Les raisons du peu de connaissances sur ces océanites ne se cherchent pas loin : non seulement ils nichent dans des terriers ou des crevasses, sur une île isolée et proche de falaises escarpées, mais ils sont aussi nocturnes, évitant ainsi d’être exposés aux prédateurs et aux dangers – humains et non humains. Ils sont donc doublement invisibles, et Hurling déploie une méthode pour compter les individus à partir de chants enregistrés et diffusés, provoquant des réponses souterraines. Si cette méthode n’est pas infaillible, elle est peu coûteuse et relativement peu invasive, en comparaison d’autres pratiques traditionnelles de capture en ornithologie (Oppel et al., 2014 ; Armistead and Sullivan, 2015).
Le deuxième projet de thèse, c’est le mien. Ou plutôt, c’était le mien. Géographe des sciences, je m’intéressais à la manière dont les ornithologues marins choisissent les colonies qu’ils étudient : pourquoi aller là et pas ailleurs ? Mais en suivant le travail de Stephen Hurling à Elliðaey, cette question a laissé place à une autre, quand j’ai compris que ce qui lui importait le plus, ce n’était pas juste d’accéder à la colonie une fois, mais bien de pouvoir y revenir, année après année pour collecter des données. Les colonies deviennent des terrains scientifiques parce que des chercheurs y reviennent, année après année, parfois pendant des décennies. Ainsi, la question ne portait pas seulement sur comment les chercheurs choisissent, puis accèdent à un terrain, mais aussi et surtout : comment ils y restent, puis y reviennent. Revenir sur le terrain est un enjeu à la fois pour pérenniser des suivis écologiques, révéler les tendances profondes des changements environnementaux et construire des carrières scientifiques. Pourtant, ce qui fonde des données sur le long terme, c’est un ensemble de trajectoires fragiles, incertaines, qui doivent se croiser, bon an mal an, année après année.
Engagements du temps long sur le terrain
Cette question n’est pas non plus étrangère à l’anthropologie ni à la géographie. Les récits disciplinaires valorisent traditionnellement des figures de chercheurs qui passent des années sur leur terrain, apprennent une langue, tissent des relations profondes et durables, et reviennent observer les transformations et les continuités d’une communauté ou d’un lieu. Les ornithologues opèrent selon une logique comparable pour identifier les tendances démographiques des populations d’oiseaux marins et documenter les effets du changement climatique. Les suivis les plus emblématiques de l’ornithologie reposent souvent sur ce type de fidélité au terrain. L’ornithologue Tim Birkhead (2014), dans une tribune publiée dans la revue Nature, insiste bien sur son engagement personnel, tout au long des décennies qui ont composé sa carrière, et sur son insatiable retour sur la colonie de Skomer, pour documenter et démontrer le déclin des populations de guillemots (Uria aalge), une autre espèce d’oiseaux marins face au changement climatique. Pourtant, après 40 ans de soutien, son financement issu du Contryside Council for Wales est brusquement arrêté par une autre institution qui prend le pas, Natural Resource Wales, en 2013. La population de guillemots de Skomer était suivie depuis le début des années 1970, alors que le nombre de paires avait déjà chutée d’environ 100,000 à seulement 2,000. Birkhead et ses collègues avaient montré le role du changement climatique dans ce déclin et documenté le rôle d’évènements extrêmes, comme les tempêtes et les marées noires. Et pourtant, comme il le regrette : « il y a un sentiment général que la conservation et le suivis sont de la science de basse qualité et ne devraient pas coûter cher ; il y a aussi un sentiment que le suivi ne sert à rien ». Le temps de l’écologie est ainsi un temps long, qui s’accélère face aux menaces croissantes du changement climatique et du déclin des espèces – ce qui ne s’aligne pas avec la temporalité courtermiste des financements de la science, qui se renouvèlent tous les trois à cinq ans. Pourtant, Les populations d’oiseaux ne peuvent être comprises qu’à travers des séries d’observations accumulées sur plusieurs années, voire plusieurs décennies. Un comptage isolé dit peu de choses. Ce sont les comparaisons répétées qui permettent d’identifier un déclin ; les données écologiques sont le produit d’une persévérance, d’une répétition dans le temps long de la collecte.
Les colonies d’oiseaux et autres lieux écologiques s’inscrivent dans des dynamiques multigénérationnelles. Thom van Dooren (2014) exprime bien le travail collectif et résilient des générations d’albatros de Midway Atoll qui, année après année, vont et viennent entre l’océan et leur colonie, bravent de multiples dangers, au nom de la survie collective de leur espèce. Il écrit « Nous ne mesurons souvent pas – et peut-être ne pouvons-nous pas vraiment saisir – l’immensité de ce travail intergénérationnel : le talent, l’engagement, la coopération et le travail acharné, sans oublier le hasard, qui sont nécessaires à chaque génération pour assurer la pérennité de l’espèce » (van Doreen 2014, 27).
De même, faire du terrain ne va pas de soi, et le travail nécessaire pour revenir sur un terrain année après année ne doit pas être sous-estimé. Le terrain est un espace négocié, construit par le travail des chercheurs qui collectent leurs données sur un lieu habité et aussi négocié par d’autres (voir Raby, 2015; Shih, 2019)[1]. C’est un lieu d’engagement collectif : des oiseaux marins à perpétuer leur espèce, des chercheurs à documenter ces populations. Et depuis 2021, il y a aussi moi, l’ethnographe, qui documente comment chercheurs et oiseaux participent ensemble à ce travail collectif.
Des entrecroisements fragiles à Elliðaey
À Elliðaey, Hurling est le premier à s’engager dans ce travail de production de données sur les océanites cul-blanc, mais son engagement est aussi le fruit d’un travail collectif. Il a été introduit à cette île par Erpur Snær Hansen, un ornithologue basé aux Vestmannaeyjar, qui travaille à documenter le déclin des oiseaux marins du pays depuis plusieurs décennies. Avant les haut-parleurs de Hurling, Hansen avait lui-même tenté de développer une méthode de comptage à l’aide d’une caméra fixée au bout d’un tuyau, pour explorer les profondeurs des terriers sans être vu par les oiseaux. C’est par Hansen que j’ai fait la rencontre de Hurling, qui m’a ouvert les portes de son travail à Elliðaey, et j’ai moi-même connu Hansen par une succession de rencontres au cours de ma thèse. En bonne géographe, j’avais aussi besoin d’avoir mon propre terrain, un espace que je pourrais m’approprier, où revenir, accumuler des observations, construire des relations et développer une expertise. Comme les ornithologues que j’étudiais, je dépendais d’une chaîne de rencontres, d’introductions et de collaborations qui me permettaient d’accéder à ce lieu, de faire d’Elliðaey un « terrain ». Mon accès, et celui de Hurling lui-même, étaient donc conditionnés par celui déjà négocié par d’autres, au fil des années.
Je suis venu pour la première fois aux Vestmannaeyjar en juin 2024, où j’ai suivi le travail de Hansen de suivi des populations de macareux moine (Fratercula arctica) à travers tout le pays. Je suis revenu en août cet été-là, pour observer le travail de Stephen Hurling et de ses assistantes de terrain à Elliðaey, mais les conditions météorologiques ne nous ont permis d’accéder à la colonie qu’une seule journée – pas de chance pour moi, mais une situation classique pour les ornithologues. Je pense alors que ce sera mon dernier terrain car je dois rendre ma thèse l’année suivante, et je prévois déjà de passer l’année enfermée dans mon bureau à rédiger mon manuscrit. Finalement, j’ai eu l’opportunité de revenir en août 2025, pour la troisième fois aux îles Vestmann, et alors que je suis à moins d’un mois de la fin de mon contrat doctoral. Je n’ai plus la tête à emmagasiner de nouvelles données, et alors, seulement, je me concentre sur ce que je connais, ce qui n’a pas changé. Comme l’année précédente, la météo est mauvaise et nous ne pouvons aller à Elliðaey que pour une journée. Nous passons la journée à parcourir la colonie et à diffuser des appels, pour trouver des zones qui sembleraient habitées et identifier de nouveaux individus que Hurling pourrait équiper de géolocateurs[2] des appareils de tracking qui lui permettront de connaître la trajectoire migratoire des océanites – s’il recapture l’oiseau l’année suivante. Chercher un oiseau revient donc à se projeter dans l’avenir : si j’en trouve un, que je le capture et que je l’équipe, il faudra revenir pour récupérer l’appareil, sinon il n’y aura pas de données produites. C’est aussi un pari sur le futur : le pari que l’oiseau reviendra, que l’appareil sera toujours attaché et fonctionnel, que les conditions permettront de revenir sur l’île au même moment où l’oiseau est dans son nid.
Ce jour-là, aucun oiseau équipé l’année précédente ne nous répond. À ce stade, le terrain de Hurling ne semble pas beaucoup plus productif que le mien. Les terriers où pourrait se trouver un oiseau équipé d’un appareil restent désespérément silencieux, et nous envisageons de repartir bredouilles en fin d’après-midi, en espérant que le prochain séjour sera plus fructueux. Mais les conditions météorologiques se dégradent plus que prévu, et nous sommes obligés de rester camper la nuit. Le lendemain, par acquis de conscience, Hurling propose un dernier essai : refaire un crochet par un terrier où l’oiseau pourrait être revenu pendant la nuit. Après un temps de suspense, un oiseau répond à l’appel artificiel qu’il diffuse au-dessus de son nid. Encore plus inespéré à ce stade, il a bien un appareil. Au dernier moment, donc, ce terrain n’était pas vain. Il n’était pas vain pour Hurling parce que l’oiseau était revenu en même temps que lui, et pour moi, il n’était pas vain, parce que l’oiseau et Hurling étaient là en même temps que moi.

Des assistants de terrain vérifient s’apprêtent à vérifier un nid d’océanite. Photo de l’auteure.
Conclusion : Fragilités, incertitudes, continuités
Cette anecdote révèle la fragilité de la rencontre entre Hurling, l’oiseau, l’appareil de tracking, et moi. De cette rencontre découleront deux types de données scientifiques : la trajectoire migratoire de l’océanite cul-blanc pendant la période hivernale jusqu’au retour à son nid, et un compte rendu ethnographique, qui met à jour la fragilité de cette donnée pourtant fondamentale pour la conservation de cette espèce. Un ensemble de raisons aurait pu empêcher cette donnée d’être collectée par Hurling – si l’appareil s’était détaché pendant l’hiver, si l’oiseau avait péri, si, tout simplement, il était encore en mer pendant la visite de l’ornithologue, ou encore si l’ornithologue lui-même n’était pas revenu.
Tout l’été, Hurling identifie de nouveaux oiseaux à équiper, pose de nouveaux appareils de tracking, dans l’espoir de les récupérer l’année suivante. Mais son financement de thèse doit s’arrêter à la fin de l’année, et il n’a aucune garantie matérielle pour assurer son retour à Elliðaey. En même temps que l’analyse des données collectées, il prévoit donc de candidater à de nouveaux financements pendant l’hiver. Quant à moi, ma thèse aussi se termine et avec elle, mon terrain. Je sais que je vais aller dans un nouveau pays commencer un nouveau contrat de recherche, qui portera sur un nouveau sujet, peut-être un nouveau terrain. Pourtant, comme cet article en témoigne, je sais que je veux revenir.
Il y a ainsi beaucoup d’incertitudes derrière la production de données en écologie. Dans le cas des séries sur le long terme, qui fondent beaucoup des connaissances sur le changement climatique, l’enjeu est de produire des données fiables, continues et stables, alors que les financements, les carrières, les trajectoires de ceux qui les produisent et des objets étudiés sont fragiles et précaires. Les suivis écologiques apparaissent comme des séries de données continues, mais reposent sur une succession fragile d’entrecroisements : des rencontres coordonnées du mouvement des oisaux et des chercheurs, qui reposent sur les oiseaux rentrant à leurs colonies, des chercheurs à leurs terrains, et des financements à court terme qui rendent ces entrecroisements possibles. Dans un contexte de coupes drastiques des budgets pour le monitoring mondial[3] et l’accélération du réchauffement climatique qui touche durement la vie sauvage[4], les suivis écologiques à long-terme n’ont peut-être jamais été aussi fragiles, incertains – et nécessaires.
Cet article a été préparé par Samiksha Bhan éditrice-contributrice, et révisé par Christine Kim éditrice-contributrice multimédia.
Notes
[1] Au prix, dans de nombreux cas, d’expropriations et autres accaparemment de terres et de territoires au nom de la science. Mon cas d’étude ne mettait pas en valeur de telles dynamiques, qui sont pourtant bien présentes et ignorées dans de nombreux contextes de sciences de terrain. Les travaux de Megan Raby et l’article de Ashanti Shih sont des ressources importantes en ce sens.
[2] Les géolocateurs ou Global Location Sensors (GLS), sont des appareils de tracking qui peuvent être attachés aux oiseaux ou autres animaux pour suivre leurs migrations sur de vastes distances. En effet, ils ne pèsent qu’un gramme et utilisent l’orientation de la lumière du soleil pour estimer une localisation, ce qui leur confère une autonomie de plusieurs années. Ils ont besoin d’être récupérés pour que la donnée soit obtenue, car ils ne peuvent pas envoyer de données à distance. C’est en raison de leur faible poids, taille et coûts qu’ils sont largement utilisés en ornithologie marine et pour l’écologie du mouvement.
[3] En mai 2026, le Global Ocean Observing System, un réseau de capteurs qui suit la santé des océans à travers le monde a par exemple, eu ses financements presque coupés malgré sa contribution majeure pour documenter l’évolution des systèmes océaniques (Trenberth, 2026; Zhu et al., 2026).
[4] Les canicules marines et la canicule qui a touché l’Europe de l’ouest en juin 2026, ont révélé l’étendue des désastres que de tels évènements, appelés à se répétés et s’intensifier, sur les populations d’oiseaux et d’animaux marins (Reporterre, 2026; Sojitra et al., 2026)
Bibliographie
Armistead, G.L. and Sullivan, B.L. 2015. Better Birding: Tips, Tools, and Concepts for the Field, Better Birding. Princeton University Press.
Birkhead, Tim. 2014. “Stormy outlook for long-term ecology studies”. Nature 514(7523): 405–405.
van Dooren, Thom. 2014. Flight Ways: Life and Loss at the Edge of Extinction. New York: Columbia University Press, p. 208 Pages.
Hurling, Stephen. 2021. “Conducting a National Census of Iceland’s Nocturnal Seabirds”. Seabird Grant Report [Preprint].
Oppel, Steffen. et al. 2014. “Estimating population size of a nocturnal burrow-nesting seabird using acoustic monitoring and habitat mapping”Nature Conservation (7): 1–13.
Raby, Megan. 2017. American Tropics. The Caribbean Roots of Biodiversity Science. Chapel Hill, NC: The University of North Carolina Press.
Reporterre. 2026. « Je craque » : le désarroi des soignants face à l’afflux d’animaux sonnés par la chaleur, Reporterre, le média de l’écologie – Indépendant et en accès libre. https://reporterre.net/Je-craque-le-desarroi-des-soignants-face-a-l-afflux-d-animaux-sonnes-par-la-chaleur (Accessed: 29 June 2026).
Shih, Ashanti. 2019 “The most perfect natural laboratory in the world: Making and knowing Hawaii National Park” History of Science 57(4): 493–517.
Sojitra, Milan. et al. 2026. “Extreme weather effects on marine predator breeding outcomes in a global climate change hotspot” Science Advances 12(25) eaea3220.
Trenberth, Kevin. 2026. “The network watching the world’s oceans is under pressure – just when it’s needed most” The Conversation. https://doi.org/10.64628/AA.wquntpndm.
Zhu, Yujing. et al. 2026. “Critical dependence of global ocean heat monitoring on the ocean observing system” Nature Climate Change 16(6): 657–660.